Supplement au Voyage de Bougainville by Denis Diderot
CHAPITRE II - LES ADIEUX DU VIEILLARD
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C'est un vieillard qui parle. Il etait pere d'une famille nombreuse.
A l'arrivee des Europeens, il laissa tomber des regards de dedain sur
eux, sans marquer ni etonnement, ni frayeur, ni curiosite. Ils
l'aborderent ; il leur tourna le dos et se retira dans sa cabane. Son
silence et son souci ne decelaient que trop sa pensee : il gemissait
en lui-meme sur les beaux jours de son pays eclipses. Au depart de
Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le
rivage, s'attachaient a ses vetements, serraient ses camarades entre
leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s'avanca d'un air severe, et
dit : " Pleurez malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de
l'arrivee, et non du depart de ces hommes ambitieux et mechants : un
jour, vous les connaitrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau
de bois que vous voyez attache a la ceinture de celui-ci, dans une
main, et le fer qui pend au cote de celui-la, dans l'autre, vous
enchainer, vous egorger, ou vous assujettir a leurs extravagances et a
leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi
vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console ; je touche a la fin
de ma carriere ; et la calamite que je vous annonce, je ne la verrai
point. O tahitiens ! mes amis ! vous auriez moyen d'echapper a un
funeste avenir ; mais j'aimerais mieux mourir que de vous en donner le
conseil. Qu'ils s'eloignent, et qu'ils vivent. "
Puis s'adressant a Bougainville, il ajouta :
" Et toi, chef des brigands qui t'obeissent, ecarte promptement ton
vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ;
et tu ne peux que nuire a notre bonheur. Nous suivons le pur instinct
de la nature ; et tu as tente d'effacer de nos ames son caractere. Ici
tout est a tous ; et tu nous as preche je ne sais quelle distinction
du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu
as partage ce privilege avec nous ; et tu es venu allumer en elles des
fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es
devenu feroce entre les leurs. Elles ont commence a se hair ; vous
vous etes egorges pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de
votre sang. Nous sommes libres ; et voila que tu as enfoui dans notre
terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un
demon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui
entends la langue de ces hommes-la, dis-nous a tous, comme tu me l'as
dit a moi-meme, ce qu'ils ont ecrit sur cette lame de metal : Ce pays
est a nous. Ce pays est a toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis
le pied ? Si un Tahitien debarquait un jour sur vos cotes, et qu'il
gravat sur une de vos pierres ou sur l'ecorce d'un de vos arbres : Ce
pays est aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es le plus
fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enleve une des
meprisables bagatelles dont ton batiment est rempli, tu t'es recrie,
tu t'es venge ; et dans le meme instant tu as projete au fond de ton
coeur le vol de toute une contree ! Tu n'es pas esclave : tu
souffrirais plutot la mort que de l'etre, et tu veux nous asservir !
Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas defendre sa liberte et
mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Tahitien
est ton frere. Vous etes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu
sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetes
sur ta personne ? -avons-nous pille ton vaisseau ? t'avons-nous saisi
et expose aux fleches de nos ennemis ? t'avons-nous associe dans nos
champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecte notre image en
toi. Laisse nous nos moeurs ; elles sont plus sages et plus honnetes
que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles
notre ignorance, contre tes inutiles lumieres. Tout ce qui nous est
necessaire et bon, nous le possedons. Sommes-nous dignes de mepris,
parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ?
Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous
avons froid, nous avons de quoi nous vetir. Tu es entre dans nos
cabanes, qu'y manque-t-il, a ton avis ? Poursuis jusqu'ou tu voudras
ce que tu appelles commodites de la vie ; mais permets a des etres
senses de s'arreter, lorsqu'ils n'auraient a obtenir, de la continuite
de leurs penibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous
persuades de franchir l'etroite limite du besoin, quand finirons-nous
de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos
fatigues annuelles et journalieres la moindre qu'il etait possible,
parce que rien ne nous parait preferable au repos. Va dans ta contree
t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne
nous entete ni de tes besoins factices, ni de tes vertus
chimeriques. Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et
robustes. Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines,
fraiches et belles. Prends cet arc, c'est le mien ; appelle a ton aide
un, deux, trois, quatre de tes camarades ; et tachez de le tendre. Je
le tends moi seul. Je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je
perce la foret ; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une
heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine a me suivre ; et j'ai
quatre-vingt-dix ans passes. Malheur a cette ile ! malheur aux
Tahitiens presents, et a tous les Tahitiens a venir, du jour ou tu
nous as visites ! Nous ne connaissions qu'une maladie ; celle a
laquelle l'homme, l'animal et la plante ont ete condamnes, la
vieillesse ; et tu nous en as apporte une autre, tu as infecte notre
sang. Il nous faudra peut-etre exterminer de nos propres mains nos
filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approche tes femmes ;
celles qui ont approche tes hommes. Nos champs seront trempes du sang
impur qui a passe de tes veines dans les notres ; ou nos enfants,
condamnes a nourrir et a perpetuer le mal que tu as donne aux peres et
aux meres, et qu'ils transmettront a jamais a leurs descendants.
Malheureux ! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les
funestes caresses des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour
en arreter le poison. Tu parles de crimes ! as-tu l'idee d'un plus
grand crime que le tien ? Quel est chez toi le chatiment de celui qui
tue son voisin ? la mort par le fer. Quel est chez toi le chatiment du
lache qui l'empoisonne ? la mort par le feu. Compare ton forfait a ce
dernier ; et dis-nous, empoisonneur de nations, le supplice que tu
merites ? Il n'y a qu'un moment, la jeune Tahitienne s'abandonnait
avec transport aux embrassements du jeune Tahitien ; elle attendait
avec impatience que sa mere, autorisee par l'age nubile, relevat son
voile, et mit sa gorge a nu. Elle etait fiere d'exciter les desirs, et
d'irriter les regards amoureux de l'inconnu, de ses parents, de son
frere ! elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre presence,
au milieu d'un cercle d'innocents Tahitiens, au son des flutes, entre
les danses, les caresses de celui que son jeune coeur et la voix
secrete de ses sens lui designaient. L'idee de crime et le peril de la
maladie sont entres avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si
douces, sont accompagnees de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui
est pres de toi, qui m'ecoute, a parle a nos garcons ; je ne sais ce
qu'il a dit a nos filles ; mais nos garcons hesitent ; mais nos filles
rougissent. Enfonce-toi, si tu veux, dans la foret obscure avec la
compagne perverse de tes plaisirs ; mais accorde aux bons et simples
Tahitiens de se reproduire sans honte, a la face du ciel et au grand
jour. Quel sentiment plus honnete et plus grand pourrais-tu mettre a
la place de celui que nous leur avons inspire, et qui les anime ? Ils
pensent que le moment d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau
citoyen est venu, et ils s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et
pour croitre : ils croissent pour multiplier, et ils n'y trouvent ni
vice, ni honte. Ecoute la suite de tes forfaits. A peine t'es-tu
montre parmi eux, qu'ils sont devenus voleurs. A peine es-tu descendu
dans notre terre, qu'elle a fume de sang. Ce Tahitien qui courut a ta
rencontre, qui t'accueillit, qui te recut en criant : Talo ! ami,
ami ; vous l'avez tue. Et pourquoi l'avez-vous tue ? parce qu'il avait
ete seduit par l'eclat de tes petits oeufs de serpents. Il te donnait
ses fruits ; il t'offrait sa femme et sa fille ; il te cedait sa
cabane : et tu l'as tue pour une poignee de ces grains, qu'il avait
pris sans te les demander. Et ce peuple ? Au bruit de ton arme
meurtriere, la terreur s'est emparee de lui ; et il s'est enfui dans
la montagne. Mais crois qu'il n'aurait pas tarde d'en descendre ;
crois qu'en un instant, sans moi, vous perissiez tous. Eh ! pourquoi
les ai-je apaises ? pourquoi les ai-je contenus ? pourquoi les
contiens-je encore dans ce moment ? Je l'ignore ; car tu ne merites
aucun sentiment de pitie ; car tu as une ame feroce qui ne l'eprouva
jamais. Tu t'es promene, toi et les tiens, dans notre ile ; tu as ete
respecte ; tu as joui de tout ; tu n'as trouve sur ton chemin ni
barriere, ni refus : on t'invitait, tu t'asseyais ; on etalait devant
toi l'abondance du pays. As-tu voulu de jeunes filles ? excepte celles
qui n'ont pas encore le privilege de montrer leur visage et leur
gorge, les meres t'ont presente les autres toutes nues ; te voila,
possesseur de la tendre victime du devoir hospitalier ; on a jonche,
pour elle et pour toi, la terre de feuilles et de fleurs ; les
musiciens ont accorde leurs instruments ; rien n'a trouble la douceur,
ni gene la liberte de tes caresses et des siennes. On a chante
l'hymne, l'hymne qui t'exhortait a etre homme, qui exhortait notre
enfant a etre femme, et femme complaisante et voluptueuse. On a danse
autour de votre couche ; et c'est au sortir des bras de cette femme,
apres avoir eprouve sur son sein la plus douce ivresse, que tu as tue
son frere, son ami, son pere, peut-etre. Tu as fait pis encore ;
regarde de ce cote ; vois cette enceinte herissee de fleches ; ces
armes qui n'avaient menace que nos ennemis, vois-les tournees contre
nos propres enfants : vois les malheureuses compagnes de vos
plaisirs ; vois leur tristesse ; vois la douleur de leurs peres ; vois
le desespoir de leurs meres : c'est la qu'elles sont condamnees a
perir ou par nos mains, ou par le mal que tu leur as
donne. Eloigne-toi, a moins que tes yeux cruels ne se plaisent a des
spectacles de mort : eloigne toi ; va, et puissent les mers coupables
qui t'ont epargne dans ton voyage, s'absoudre, et nous venger en
t'engloutissant avant ton retour ! Et vous, Tahitiens, rentrez dans
vos cabanes, rentrez tous ; et que ces indignes etrangers n'entendent
a leur depart que le flot qui mugit, et ne voient que l'ecume dont sa
fureur blanchit une rive deserte ! " A peine eut-il acheve, que la
foule des habitants disparut : un vaste silence regna dans toute
l'etendue de l'ile ; et l'on n'entendit que le sifflement aigu des
vents et le bruit sourd des eaux sur toute la longueur de la cote : on
eut dit que l'air et la mer, sensibles a la voix du vieillard, se
disposaient a lui obeir.
B. Eh bien ! qu'en pensez-vous ?
A. Ce discours me parait vehement ; mais a travers je ne sais quoi
d'abrupt et de sauvage, il me semble retrouver des idees et des
tournures europeennes.
B. Pensez donc que c'est une traduction du tahitien en espagnol, et de
l'espagnol en francais. Le vieillard s'etait rendu, la nuit, chez cet
Orou qu'il a interpelle, et dans la case duquel l'usage de la langue
espagnole s'etait conserve de temps immemorial. Orou avait ecrit en
espagnol la harangue du vieillard ; et Bougainville en avait une copie
a la main, tandis que le Tahitien la prononcait.
A. Je ne vois que trop a present pourquoi Bougainville a supprime ce
fragment ; mais ce n'est pas la tout ; et ma curiosite pour le reste
n'est pas legere.
B. Ce qui suit, peut-etre, vous interessera moins.
A. N'importe.
B. C'est un entretien de l'aumonier de l'equipage avec un habitant de
l'ile.
A. Orou ?
B. Lui-meme. Lorsque le vaisseau de Bougainville approcha de Tahiti,
un nombre infini d'arbres creuses furent lances sur les eaux ; en un
instant son batiment en fut environne ; de quelque cote qu'il tournat
ses regards, il voyait des demonstrations de surprise et de
bienveillance. On lui jetait des provisions ; on lui tendait les
bras ; on s'attachait a des cordes ; on gravissait contre les
planches ; on avait rempli sa chaloupe ; on criait vers le rivage,
d'ou les cris etaient repondus ; les habitants de l'ile accouraient ;
les voila tous a terre : on s'empare des hommes de l'equipage ; on se
les partage ; chacun conduit le sien dans sa cabane : les hommes les
tenaient embrasses par le milieu du corps ; les femmes leur flattaient
les joues de leurs mains. Placez-vous la ; soyez temoin, par pensee,
de ce spectacle d'hospitalite ; et dites-moi comment vous trouvez
l'espece humaine.
A. Tres belle.
B. Mais j'oublierais peut-etre de vous parler d'un evenement assez
singulier. Cette scene de bienveillance et d'humanite fut troublee
tout a coup par les cris d'un homme qui appelait a son secours ;
c'etait le domestique d'un des officiers de Bougainville. De jeunes
Tahitiens s'etaient jetes sur lui, l'avaient etendu par terre, le
deshabillaient et se disposaient a lui faire la civilite.
A. Quoi ! ces peuples si simples, ces sauvages si bons, si honnetes ?...
B. Vous vous trompez ; ce domestique etait une femme deguisee en
homme. Ignoree de l'equipage entier, pendant tout le temps d'une
longue traversee, les Tahitiens devinerent son sexe au premier coup
d'oeil. Elle etait nee en Bourgogne ; elle s'appelait Barre ; ni
laide, ni jolie, agee de vingt-six ans. Elle n'etait jamais sortie de
son hameau ; et sa premiere pensee de voyager fut de faire le tour du
globe ; elle montra toujours de la sagesse et du courage.
A. Ces freles machines-la renferment quelquefois des ames bien fortes.
by Denis Diderot
CHAPITRE II - LES ADIEUX DU VIEILLARD
-------------------------------------C'est un vieillard qui parle. Il etait pere d'une famille nombreuse.
A l'arrivee des Europeens, il laissa tomber des regards de dedain sur
eux, sans marquer ni etonnement, ni frayeur, ni curiosite. Ils
l'aborderent ; il leur tourna le dos et se retira dans sa cabane. Son
silence et son souci ne decelaient que trop sa pensee : il gemissait
en lui-meme sur les beaux jours de son pays eclipses. Au depart de
Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le
rivage, s'attachaient a ses vetements, serraient ses camarades entre
leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s'avanca d'un air severe, et
dit : " Pleurez malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de
l'arrivee, et non du depart de ces hommes ambitieux et mechants : un
jour, vous les connaitrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau
de bois que vous voyez attache a la ceinture de celui-ci, dans une
main, et le fer qui pend au cote de celui-la, dans l'autre, vous
enchainer, vous egorger, ou vous assujettir a leurs extravagances et a
leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi
vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console ; je touche a la fin
de ma carriere ; et la calamite que je vous annonce, je ne la verrai
point. O tahitiens ! mes amis ! vous auriez moyen d'echapper a un
funeste avenir ; mais j'aimerais mieux mourir que de vous en donner le
conseil. Qu'ils s'eloignent, et qu'ils vivent. "
Puis s'adressant a Bougainville, il ajouta :
" Et toi, chef des brigands qui t'obeissent, ecarte promptement ton
vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ;
et tu ne peux que nuire a notre bonheur. Nous suivons le pur instinct
de la nature ; et tu as tente d'effacer de nos ames son caractere. Ici
tout est a tous ; et tu nous as preche je ne sais quelle distinction
du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu
as partage ce privilege avec nous ; et tu es venu allumer en elles des
fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es
devenu feroce entre les leurs. Elles ont commence a se hair ; vous
vous etes egorges pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de
votre sang. Nous sommes libres ; et voila que tu as enfoui dans notre
terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un
demon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui
entends la langue de ces hommes-la, dis-nous a tous, comme tu me l'as
dit a moi-meme, ce qu'ils ont ecrit sur cette lame de metal : Ce pays
est a nous. Ce pays est a toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis
le pied ? Si un Tahitien debarquait un jour sur vos cotes, et qu'il
gravat sur une de vos pierres ou sur l'ecorce d'un de vos arbres : Ce
pays est aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es le plus
fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enleve une des
meprisables bagatelles dont ton batiment est rempli, tu t'es recrie,
tu t'es venge ; et dans le meme instant tu as projete au fond de ton
coeur le vol de toute une contree ! Tu n'es pas esclave : tu
souffrirais plutot la mort que de l'etre, et tu veux nous asservir !
Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas defendre sa liberte et
mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Tahitien
est ton frere. Vous etes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu
sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetes
sur ta personne ? -avons-nous pille ton vaisseau ? t'avons-nous saisi
et expose aux fleches de nos ennemis ? t'avons-nous associe dans nos
champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecte notre image en
toi. Laisse nous nos moeurs ; elles sont plus sages et plus honnetes
que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles
notre ignorance, contre tes inutiles lumieres. Tout ce qui nous est
necessaire et bon, nous le possedons. Sommes-nous dignes de mepris,
parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ?
Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous
avons froid, nous avons de quoi nous vetir. Tu es entre dans nos
cabanes, qu'y manque-t-il, a ton avis ? Poursuis jusqu'ou tu voudras
ce que tu appelles commodites de la vie ; mais permets a des etres
senses de s'arreter, lorsqu'ils n'auraient a obtenir, de la continuite
de leurs penibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous
persuades de franchir l'etroite limite du besoin, quand finirons-nous
de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos
fatigues annuelles et journalieres la moindre qu'il etait possible,
parce que rien ne nous parait preferable au repos. Va dans ta contree
t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous reposer : ne
nous entete ni de tes besoins factices, ni de tes vertus
chimeriques. Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et
robustes. Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines,
fraiches et belles. Prends cet arc, c'est le mien ; appelle a ton aide
un, deux, trois, quatre de tes camarades ; et tachez de le tendre. Je
le tends moi seul. Je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je
perce la foret ; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une
heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine a me suivre ; et j'ai
quatre-vingt-dix ans passes. Malheur a cette ile ! malheur aux
Tahitiens presents, et a tous les Tahitiens a venir, du jour ou tu
nous as visites ! Nous ne connaissions qu'une maladie ; celle a
laquelle l'homme, l'animal et la plante ont ete condamnes, la
vieillesse ; et tu nous en as apporte une autre, tu as infecte notre
sang. Il nous faudra peut-etre exterminer de nos propres mains nos
filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approche tes femmes ;
celles qui ont approche tes hommes. Nos champs seront trempes du sang
impur qui a passe de tes veines dans les notres ; ou nos enfants,
condamnes a nourrir et a perpetuer le mal que tu as donne aux peres et
aux meres, et qu'ils transmettront a jamais a leurs descendants.
Malheureux ! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les
funestes caresses des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour
en arreter le poison. Tu parles de crimes ! as-tu l'idee d'un plus
grand crime que le tien ? Quel est chez toi le chatiment de celui qui
tue son voisin ? la mort par le fer. Quel est chez toi le chatiment du
lache qui l'empoisonne ? la mort par le feu. Compare ton forfait a ce
dernier ; et dis-nous, empoisonneur de nations, le supplice que tu
merites ? Il n'y a qu'un moment, la jeune Tahitienne s'abandonnait
avec transport aux embrassements du jeune Tahitien ; elle attendait
avec impatience que sa mere, autorisee par l'age nubile, relevat son
voile, et mit sa gorge a nu. Elle etait fiere d'exciter les desirs, et
d'irriter les regards amoureux de l'inconnu, de ses parents, de son
frere ! elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre presence,
au milieu d'un cercle d'innocents Tahitiens, au son des flutes, entre
les danses, les caresses de celui que son jeune coeur et la voix
secrete de ses sens lui designaient. L'idee de crime et le peril de la
maladie sont entres avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si
douces, sont accompagnees de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui
est pres de toi, qui m'ecoute, a parle a nos garcons ; je ne sais ce
qu'il a dit a nos filles ; mais nos garcons hesitent ; mais nos filles
rougissent. Enfonce-toi, si tu veux, dans la foret obscure avec la
compagne perverse de tes plaisirs ; mais accorde aux bons et simples
Tahitiens de se reproduire sans honte, a la face du ciel et au grand
jour. Quel sentiment plus honnete et plus grand pourrais-tu mettre a
la place de celui que nous leur avons inspire, et qui les anime ? Ils
pensent que le moment d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau
citoyen est venu, et ils s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et
pour croitre : ils croissent pour multiplier, et ils n'y trouvent ni
vice, ni honte. Ecoute la suite de tes forfaits. A peine t'es-tu
montre parmi eux, qu'ils sont devenus voleurs. A peine es-tu descendu
dans notre terre, qu'elle a fume de sang. Ce Tahitien qui courut a ta
rencontre, qui t'accueillit, qui te recut en criant : Talo ! ami,
ami ; vous l'avez tue. Et pourquoi l'avez-vous tue ? parce qu'il avait
ete seduit par l'eclat de tes petits oeufs de serpents. Il te donnait
ses fruits ; il t'offrait sa femme et sa fille ; il te cedait sa
cabane : et tu l'as tue pour une poignee de ces grains, qu'il avait
pris sans te les demander. Et ce peuple ? Au bruit de ton arme
meurtriere, la terreur s'est emparee de lui ; et il s'est enfui dans
la montagne. Mais crois qu'il n'aurait pas tarde d'en descendre ;
crois qu'en un instant, sans moi, vous perissiez tous. Eh ! pourquoi
les ai-je apaises ? pourquoi les ai-je contenus ? pourquoi les
contiens-je encore dans ce moment ? Je l'ignore ; car tu ne merites
aucun sentiment de pitie ; car tu as une ame feroce qui ne l'eprouva
jamais. Tu t'es promene, toi et les tiens, dans notre ile ; tu as ete
respecte ; tu as joui de tout ; tu n'as trouve sur ton chemin ni
barriere, ni refus : on t'invitait, tu t'asseyais ; on etalait devant
toi l'abondance du pays. As-tu voulu de jeunes filles ? excepte celles
qui n'ont pas encore le privilege de montrer leur visage et leur
gorge, les meres t'ont presente les autres toutes nues ; te voila,
possesseur de la tendre victime du devoir hospitalier ; on a jonche,
pour elle et pour toi, la terre de feuilles et de fleurs ; les
musiciens ont accorde leurs instruments ; rien n'a trouble la douceur,
ni gene la liberte de tes caresses et des siennes. On a chante
l'hymne, l'hymne qui t'exhortait a etre homme, qui exhortait notre
enfant a etre femme, et femme complaisante et voluptueuse. On a danse
autour de votre couche ; et c'est au sortir des bras de cette femme,
apres avoir eprouve sur son sein la plus douce ivresse, que tu as tue
son frere, son ami, son pere, peut-etre. Tu as fait pis encore ;
regarde de ce cote ; vois cette enceinte herissee de fleches ; ces
armes qui n'avaient menace que nos ennemis, vois-les tournees contre
nos propres enfants : vois les malheureuses compagnes de vos
plaisirs ; vois leur tristesse ; vois la douleur de leurs peres ; vois
le desespoir de leurs meres : c'est la qu'elles sont condamnees a
perir ou par nos mains, ou par le mal que tu leur as
donne. Eloigne-toi, a moins que tes yeux cruels ne se plaisent a des
spectacles de mort : eloigne toi ; va, et puissent les mers coupables
qui t'ont epargne dans ton voyage, s'absoudre, et nous venger en
t'engloutissant avant ton retour ! Et vous, Tahitiens, rentrez dans
vos cabanes, rentrez tous ; et que ces indignes etrangers n'entendent
a leur depart que le flot qui mugit, et ne voient que l'ecume dont sa
fureur blanchit une rive deserte ! " A peine eut-il acheve, que la
foule des habitants disparut : un vaste silence regna dans toute
l'etendue de l'ile ; et l'on n'entendit que le sifflement aigu des
vents et le bruit sourd des eaux sur toute la longueur de la cote : on
eut dit que l'air et la mer, sensibles a la voix du vieillard, se
disposaient a lui obeir.
B. Eh bien ! qu'en pensez-vous ?
A. Ce discours me parait vehement ; mais a travers je ne sais quoi
d'abrupt et de sauvage, il me semble retrouver des idees et des
tournures europeennes.
B. Pensez donc que c'est une traduction du tahitien en espagnol, et de
l'espagnol en francais. Le vieillard s'etait rendu, la nuit, chez cet
Orou qu'il a interpelle, et dans la case duquel l'usage de la langue
espagnole s'etait conserve de temps immemorial. Orou avait ecrit en
espagnol la harangue du vieillard ; et Bougainville en avait une copie
a la main, tandis que le Tahitien la prononcait.
A. Je ne vois que trop a present pourquoi Bougainville a supprime ce
fragment ; mais ce n'est pas la tout ; et ma curiosite pour le reste
n'est pas legere.
B. Ce qui suit, peut-etre, vous interessera moins.
A. N'importe.
B. C'est un entretien de l'aumonier de l'equipage avec un habitant de
l'ile.
A. Orou ?
B. Lui-meme. Lorsque le vaisseau de Bougainville approcha de Tahiti,
un nombre infini d'arbres creuses furent lances sur les eaux ; en un
instant son batiment en fut environne ; de quelque cote qu'il tournat
ses regards, il voyait des demonstrations de surprise et de
bienveillance. On lui jetait des provisions ; on lui tendait les
bras ; on s'attachait a des cordes ; on gravissait contre les
planches ; on avait rempli sa chaloupe ; on criait vers le rivage,
d'ou les cris etaient repondus ; les habitants de l'ile accouraient ;
les voila tous a terre : on s'empare des hommes de l'equipage ; on se
les partage ; chacun conduit le sien dans sa cabane : les hommes les
tenaient embrasses par le milieu du corps ; les femmes leur flattaient
les joues de leurs mains. Placez-vous la ; soyez temoin, par pensee,
de ce spectacle d'hospitalite ; et dites-moi comment vous trouvez
l'espece humaine.
A. Tres belle.
B. Mais j'oublierais peut-etre de vous parler d'un evenement assez
singulier. Cette scene de bienveillance et d'humanite fut troublee
tout a coup par les cris d'un homme qui appelait a son secours ;
c'etait le domestique d'un des officiers de Bougainville. De jeunes
Tahitiens s'etaient jetes sur lui, l'avaient etendu par terre, le
deshabillaient et se disposaient a lui faire la civilite.
A. Quoi ! ces peuples si simples, ces sauvages si bons, si honnetes ?...
B. Vous vous trompez ; ce domestique etait une femme deguisee en
homme. Ignoree de l'equipage entier, pendant tout le temps d'une
longue traversee, les Tahitiens devinerent son sexe au premier coup
d'oeil. Elle etait nee en Bourgogne ; elle s'appelait Barre ; ni
laide, ni jolie, agee de vingt-six ans. Elle n'etait jamais sortie de
son hameau ; et sa premiere pensee de voyager fut de faire le tour du
globe ; elle montra toujours de la sagesse et du courage.
A. Ces freles machines-la renferment quelquefois des ames bien fortes.