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Paul Virilio. Lettre à Felix./h1>

Paul Virilio. "Lettre à Felix." in: Chimeres. 1994, p. 165. (French).

Mon cher ami, Comme tu t’en doutes sûrement, depuis ton départ, ton exil au-delà du temps, rien n’a véritablement changé : il pleut, il fait beau, il fait chaud et l’on quitte la ville pour la mer ou la montagne – nul n’a assez de foi pour les déplacer – mais par contre le temps, lui, n’est plus ce qu’il était l’été de ton départ ; comme l’explique Edouard Glissant dans un livre qu’il t’offre, ainsi qu’à Gilles : « le chaos-monde va à une vitesse telle que nous pouvons à peine le suivre ». C’est bien vrai, tu sais, au point que notre parcours sur place donne le vertige. Il ne reste de ton espérance optimiste, que les écrits, les souvenirs de ta présence effective.

Dans l’ex-Yougoslavie, le second hiver commence, avec ses morts et l’inutilité des rencontres de Genève entre les divers « seigneurs de la guerre » civile. En Italie, en face, les « post- fascistes » remontent à la surface de l’Histoire comme des poissons morts. Déjà Paris s’installe dans l’indifférence et cherche à se rassurer, alors que l’on meure dans les rues, non plus d’une balle dans la tête, comme à Sarajevo, mais de froid et d’oubli, tu vois ça ! Ta générosité manque à tes amis.

On n’emporte, paraît-il, que ce que l’on a donné. Tu dois être embarrassé là-bas avec tes nombreux bagages accompagnés ?

Peut-on se passer d’écrire ? d’envoyer des lettres, d’écrire des livres ? ou de s’entendre appeler au téléphone par-delà le temps et les distances d’outre-espace ? Silence radio ou tohu- bohu ?

En ce moment je suis bercé par le chant d’un marteau piqueur qui défonce « l’axe rouge » de la porte de Chatillon. Mais le pire, c’est la planète qu’on démolit petit à petit. L’éco-sophie, tu sais, ils n’ont pas encore compris, pas plus d’ailleurs que l’éco-nomie, ils ne connaissent que l’hémorragie, la perte de sang et de sens.

Perdre ou donner, c’est pourtant l’unique « altemative » – tu te souviens de ce vieux mot des années 80 ? Dans quelques jours ce sera Noël et la fin d’une année que tu n’auras pas vu passer (nous non plus, tellement tout s’accélère). Alors en guise de cadeau de fin d’année, en signe de fraternité, je te joins mon espérance : celle d’un pessimiste qui ne désespère pas de la générosité de celui qui te ressemble et à qui tu res- semblais si souvent, toi l’habitant de l’exil de la rue Saint- Sauveur.