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Paul Virilio. Banlieues en crise: La grippe viaire.

Paul Virilio. "Banlieues en crise: La grippe viaire." in: Urbanisme. No. 347, 2006, p. 4. (French).

La première discrimination, c’est de parler des banlieues comme si elles ne faisaient pas partie de la ville. Fils d’immigré clandestin, j’ai connu la Plaine-Saint-Denis et ses taudis à l’époque des bidonvilles, mais le rapport au réel y était tout autre. Aujourd’hui, l’accélération de la téléréalité est devenue trop rapide pour favoriser une quelconque cohésion commune puisque l’imminence d’une catastrophe chasse l’autre. Londres, La Nouvelle-Orléans… on passe soudain du virus de la grippe aviaire à celui de la grippe viaire et à sa pandémie parisienne puis provinciale, mais toujours avec la même inertie de réception.
Qu’est-ce que les Parisiens aperçoivent de ce qui se passe au-delà du périphérique ?
Quel que soit l’événement, la distance est abolie et l’information nous parvient par le même filtre, or ce dernier n’est pas neutre. L’inertie de la réception audiovisuelle, c’est la délégation de notre regard à une “machine de vision” qui dispose à volonté de notre quiétude, comme de nos interprétations.
Ainsi, en matière d’urbanisme, on assiste à la fin de la trame viaire, c’est-à-dire du contact direct avec le sol, la rue, la place publique, au profit d’une perception “télé-objective”, survolée et lointaine : celle de l’hélicoptère ou des voitures qui passent sur le périphérique. Nous ne percevons plus qu’à distance, autrement dit de haut et de loin, et les différents pouvoirs jouent sur cette distanciation pour dissuader les gens de toute analyse personnelle ou objective, afin que chacun reste chez soi.
Les différents ghettos, de riches ou de pauvres, ne cessent dès lors de se fortifier et chacun tente de se prémunir contre l’agression supposée…
On a hâtivement comparé les révoltes de l’automne dernier à celles de Mai 68. Mais, en 1968, les gens descendaient en foule dans la rue, ils allaient dans les usines, les théâtres…, des lieux de débats s’ouvraient un peu partout.
Actuellement, on débat chez soi, dans son salon, sa cuisine, à propos des mêmes images ou du même mot (“racaille”, par exemple) et, même si le public n’est pas tout à fait dupe des images du 20 Heures, il oublie généralement qu’elles suscitent une synchronisation des affects et de leurs émotions dont les véritables acteurs du drame usent et abusent à volonté.
On est tous bouleversés au même moment par le tsunami ou par un séisme au Pakistan… Administrer la peur pour gérer la sécurité, la paix civile, ou inversement administrer la crainte, la terreur pour gagner la guerre civile, voilà la préoccupation majeure de ceux qui font, comme on dit, “l’actualité”.
Mais revenons à notre grippe viaire, cette pandémie contre laquelle il n’existe encore aucun vaccin. Tant que l’on rabâchera la charte d’Athènes et les slogans douteux des Trente Glorieuses à propos de l’urbanisme, on perdra son temps, car tout cela n’est absolument pas un problème de logement ou d’intégration “immobilière”, autrement dit de stationnement prolongé dans des barres d’habitation ou des tours de grande hauteur, véritables silos corbuséens qui ne sont que des impasses, des “culs-de-sac” en altitude, c’est un problème plus terre à terre, de circulation habitable pour tous (autochtones ou immigrés) et pas uniquement pour des automobilistes dont les véhicules sont incendiés en série sur les parkings ; ces nouveaux “terrains vagues” d’une révolution de l’autoroute qui a échoué, comme vient d’ailleurs de le reconnaître l’État en bradant ses parts aux entreprises spécialisées. Puisque désormais, qu’on le veuille ou non, avec la compression temporelle de la révolution de l’information, chaque métropole n’est qu’un seul et “grand appartement”, dont les rues et les avenues sont les couloirs, les vestibules, dont les places et leurs trottoirs sont les pièces de séjour d’un LIVING où la mixité est devenue une évidence métro-politique.