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Hélène Cixous. Fremdworte sind Glücksache: Les mots étrangers sont une question de chance.

Hélène Cixous. "Fremdworte sind Glücksache: Les mots étrangers sont une question de chance." in: La pensée de midi. Vol. 2-3, No. 5-6, 2001. p. 14-22. (French).

Il y a chez Hélène Cixous une urgence voluptueuse; que cette volupté confonde en une même ardeur le corps et la parole ne surprendra que ceux pour qui le verbe est une buée extérieure, indépendante de la chair qui lui donne naissance. Née en 1937 à Oran, Hélène Cixous, professeur de littérature, intitule son premier livre Dedans (Grasset, 1969), et préfigure ainsi cette exploration glorieuse du corps et de la féminité, qui seront la matière de Souffles (Editions des femmes, 1975), de (Editions des femmes, 1979) ou récemment des Rêveries de la femme sauvage (Galilée, 2000). Romancière et essayiste, dramaturge depuis longtemps liée au Théâtre du Soleil, elle entre dans le rythme des mots sauvages, encore à l’état natif, et dont la langue commune garde si peu la saveur. Dans ce texte inédit – un portrait de sa mère, juive allemande, saute-frontières et si douée encore pour la vie –, le débit rapide des mots est une foulée vive et enjouée sur laquelle passe parfois l’ombre de la mort, comme si celle qui est femme, mère et sœur pressentait qu’il lui restait à apprendre à devenir orpheline. Les derniers livres d’Hélène Cixous, Portrait de Jacques Derrida en jeune saint juif et la pièce Rouen, la trentième nuit de mai, ont paru cette année chez Galilée.


1Il n’y a qu’une mère dit Rilke me dis-je et dans cette mère, chacun sa mère. Sa mère étant une biche elle avait sauté vive et légère par-dessus son matelas pour atteindre plus vite à son lit et depuis ce soir-là Stendhal s’était découvert chasseur, chasseur de biches-qui-échappent au chasseur de bonheur comme il dit, le bonheur-qui-échappe c’est-à-dire le bonheur même, vif, léger, le fuyard adoré, et depuis ce soir-là voulant couvrir sa mère de baisers et qu’il n’y eût pas de vêtements, il inventait toujours le vêtement de baisers si ardents qu’en feu la biche était souvent obligée de s’en aller, et ils courent encore

2Moi aussi je courais mais entre nous jamais de baisers. “Lécheuse d’Algérie” disait ma mère, l’adorable glacée venue d’Allemagne

3Ma mère était une jeune soldat de guerre, était-elle femme j’en doutais. Une jeune allemande en Angleterre, le fils Lyons un homme charmant elle l’aurait épousé mais lui pas tellement, you are too overwhelming, tu connais ce mot? J’ai cherché dans le dictionnaire, quand je voulais apprendre l’anglais j’apprenais l’espagnol tonpère m’a toujours éblouie par les mots qu’il avait, je suis un hédoniste disait-il parce qu’il avait appris tout le Larousse par cœur, dans une certaine manière j’ai aimé les mots seulement à la folie, les hommes jamais, j’aimais beaucoup les perles dans les langues, Fremdworte sind Glücksache tu connais ça? L’anglais quand je lisais je cherchais des mots que je ne connais pas. Brown Betsy tu connais? Tu as remarqué ta Brown Betsy a disparu, je l’ai cherchée en vain, il y a des disparitions assez mystérieuses heureusement les mots qu’il m’arrive de perdre je finis quand même toujours par les retrouver. Toutefois c’est en allemand que je mourrai, lorsque je me réveille pendant la nuit je compte jusqu’à dix en allemand et ça y est je me rendors je me réveille à cinq heures einszweidrei je me rendors, à force de compter un de ces jours tu ne vas plus me trouver.

4Chacun sa mère de ma mère mon frère dit tamère sa mère est selon lui plutôt tamère c’est-à-dire la mienne que la sienne, nous nous la repassons, celle qu’il aime c’est la sage-femme-de-la-Casbah d’Alger plutôt que celle de La Clinique de la rue d’Isly qu’il préfère appeler tamère, il me la laisse, il suit l’autre la chèvre militaire qui cascade la nuit dans les ruelles sans électricité pendant la Guerre d’Algérie, lui par précaution cache dans sa poche un couteau elle a une lampe de poche, c’est la guerre notre mère est une figure légère et rapide parmi les guerres et attentats.

5Chacun sa mère la mienne était un éblouissement, l’eau de Claire Fontaine où je voulais mourir en Oranie d’être sans elle, l’eau, ma mère, lorsque j’avais été jetée en colonie de vacances, l’eau ne venait pas mais ma mère venait le dimanche venait à la fin le dimanche se levait quand même droit et mince à l’entrée du désert et c’était ma mère, une omelette roulée aux pommes de terre dans le sac à dos, elle-même sacrée roulée dorée mon omelette maman, ma chèvre, Eve Eve achève ma soif et ma faim de lumière mais pas celle de mon frère, ma mère la mienne a toujours un sac à dos, à quatre-vingt-onze ans, tu m’aimes toujours sauf quand je suis un chameau dit-elle, c’est faux je l’aime dans tous ses animaux, je ne peux pas te parler je suis en Australie disait-elle le 28 janvier 2001 elle était à Paris mais transportée, raccroche dit-elle: je suis avec les dromadaires oh cette bête elle ne se laisse pas faire et peut rester sans boire quelques mois, elle a tout dans la bosse qui permet de survivre. Je vais voir ce qu’elle mange, la dromadaire, je raccroche.

6Cette maman qui a toujours envie de voyage dit mon frère. J’en ai horreur. Cette frénésie. Ce n’est pas ma cup de thé dit mon frère soudain bizarrement anglais.

7Dès que nous sommes ensemble mon frère et moi nous marchons côte à côte dès que nous marchons côte à côte nous ouvrons à l’instant le petit tribunal ambulant. Le petit tribunal, c’est là que nous convoquons, accusés plaintifs plaignants défenseurs dénonciateurs éloquents, nous deux côté à côte les autres de l’autre côté, pour mon frère tamère est l’accusée préférée ou bien c’est mon père pour moi ma mère est celle que je défends je l’explique sans arrêt j’expose les étonnants voyages spirituels allemands, elle a quelque chose d’étranger dis-je, un cassant, un tranchant, une cassance de naissance dis-je pour la disculper mais pour mon frère elle a quelque chose en moins la maternité elle n’en a pas la moindre idée, jamais je ne le laisse dire sans protester car je suis d’autant plus fidèle à ma mère que je suis fidèle à mon frère et à la fidélité, c’est un principe, toutefois mon flanc reste du côté du flanc de mon frère. Il est tard, maintenant que nous avons passé la soixantaine tous les deux il est temps me dis-je de changer les places dans la scène cela me peinerait que nous finissions dans la figure du procès je rêve d’une reconnaissance éblouissante au dernier acte cela arrive au théâtre et à la dernière minute les erreurs de vision sont chassées. Il est tard, la fin approche – maman a été agréable avec moi cette semaine c’est à noter dit mon frère et je vais te dire pourquoi c’est parce qu’elle va mourir ma mère aussi pense qu’elle va mourir dans deux ans je hurle silencieusement je m’y opposerai, c’est parce que tu ne sais pas compter dit ma mère, à quatre-vingt-onze ans je compte et toi aussi tu devrais un jour apprendre à compter il est temps que tu apprennes. Mais justement ce que cause ma mère chez moi et chez mon frère c’est la présence incalculable en nous de l’incapacité à faire les comptes et calculer.

8Dès que nous marchons côte à côte en poussant le petit tribunal devant nous nous sommes en enfance, il n’y eut jamais d’autre âge entre nous que celui d’Oran et d’Alger, cinquante de nos années sont déposées nous avons dix ans douze ans nous n’en finissons pas de découvrir l’île maternelle, c’est un continent qui s’étend jusqu’aux horizons où que l’on aille on n’en sort pas dit mon frère et dire que toi par-dessus le marché tu l’emmènes avec toi dans le monde entier. Je ne peux pas imaginer la vie sans Eve dis-je, cette non-imagination est mon paysage intérieur. Je me fais du souci pour toi dit ma mère, tu as toujours été trop sentimentale, qui va te faire les haricots verts quand je ne serai plus là aujourd’hui un côté de mon cœur rit encore des haricots verts, la signature de ma mère, l’autre fait le sourd de peur de pleurer.

9Elle a toujours préféré les autres dit mon frère le standard familial c’est Herbert Berma l’antimoi le double haï de nous, celui qui lave ses chaussettes de lui-même l’israélo-américain, il achète une demi-bouteille de vin dans la cave d’un château français après en avoir goûté vingt mais il enlève sa montre avant de jouer au football, l’idéal c’est l’américain allemand dit mon frère amer aujourd’hui comme il y a quarante ans. Les personnes dont nous parlons avec rancune et fraîcheur et dont les noms viennent se faire tancer dans nos promenades à but multiple: volupté, rêverie, évocation, prétoire, nous frappons et nous éprouvons du plaisir à nos convocations, nous nous consultons et nous complétons mutuellement les dossiers de nos mémoires; toutes ces personnes que nous faisons comparaître sur les longs chemins qui se glissent entre les accotements marins, toutes ont plus de soixante ans désormais, mais nos sentiments n’ont rien perdu de leur vigueur et leur nervosité est la même en Aquitaine que celle du Clos-Salembier, Alger.

10Nous devons l’éternelle enfance à ma mère, c’est elle l’auteur du couple hélènetpierre que nous sommes l’être à deux voix l’enfant-chœur premier né à deux sexes de l’humanité, “avec moi on ne s’ennuie jamais” dit ma mère, elle nous excite toujours à la fureur c’est d’elle que nous tenons la parlerie interminable et toujours remontée. Si nous écrivons c’est à cause d’elle parce que là où nous écrivons elle ne va pas, cela lui est complètement égal, cela lui est complètement étranger, il aurait mieux valu que sa fille soit avocate avec son don pour s’exprimer, mais les deux enfants ont toujours fait le mauvais choix ce qu’elle n’aurait jamais fait. Le mauvais choix dis-je c’est le thème d’Eschyle.

11— Tu te souviens d’Eschyle?

12— Si tu m’avais dit Ulysse, je me souviendrais. Je ne me rappelle pas ce qu’il y avait avec Eschyle, je ne me suis jamais intéressée à l’histoire, dans aucun pays, ces gens qui se vantaient de leurs héros qui tuaient l’étranger il n’y a pas de quoi pavoiser.

13— Eschyle, dis-je, le poète, celui qui décrit la fatalité du mauvais choix.

14— Ces gens font le mauvais choix, ne voulant rien apprendre, cela me rappelle la jeune fille de dix-neuf ans que j’avais engagée à la cuisine, moi je sais faire la soupe, elle croyait qu’il n’y en avait qu’une. Or il y a des centaines de soupes différentes. Des peuples aussi. Je veux toujours apprendre des peuples inconnus, des soupes aussi

15Chaque été j’écris sous son égide aveugle, elle protège avec une grâce farouche les alentours de mon terrier, pendant que je me livre à mes besoins féroces de solitude, adonnée à l’esprit de meurtre et de littérature elle va au Marché, le champ de batailles dont elle revient toujours exemplairement victorieuse.

16Bras dessus bras dessous unis par maman mon frère, le temps et moi, mon frère le Temps, comme nous sommes jeunes en cheveux blancs, cheminant entre les barques qui hibernent au port. Qu’est-ce qui vient vient avec nous venant vers une autre mer et revenant nous revenant d’une autre mer.

17— Ces barques dit mon frère, pas ces barques de pécheurs atlantiques, ces barques de débarquement, c’était mâ-gique, on se baladait sur le sable d’Afrique sous les avions, ces avions à hélice qui piquaient sur nous on se jetait par terre, l’impuissance protégée, c’était mâ-gique, nous avions la guerre pour enfance tuterappelles les barques de débarquement.

18Jemerappelle dit ma mère toujours ce soldat américain chinois ou japonais, on m’avait dit qu’il y avait du beurre chez les troupes de débarquement, quand j’ai voulu payer il me disait bizness, payer bizness, moi je ne savais pas ce que ça voulait dire ce mot anglais américain prononcé en chinois, est-ce que ça voulait dire beurre? Bizness et du pouce il me montrait son lit je suis partie.

19C’était mâ-gique dit mon frère les avions les bombardements, le cinéma, l’abri. L’abri jenemerappelle pas dit ma mère, la galerie souterraine rue des Jardins dis-je non dit ma mère. L’abri mâ-gique, la cabane sous la terre nous aimions suffoquer sous les rafales avec mon frère, la musique concrète sirène d-c-a sirène et les soupirs de ma grand-mère paternelle en pantoufles charentaises dans l’obscurité. Le goût de l’alerte tuterappelles nous nous tuterappelons l’odeur aigre de l’abri sous la terre aujourd’hui encore nous aimons creuser dans le noir sous le plancher du Temps.

20Nous ne sommes jamais sans le Temps mon frère, mon frère Pierre, moi, et mon frère le Temps.

21Ma mère s’étend aujourd’hui sur un siècle et trois continents.

22Comme nous sommes jeunes en cheveux blancs vigoureux et joyeux avec les deux enfants à nos côtés, les enfants que nous étions et fûmes les deux enfants d’antan qui reviennent chaque fois que nous nous baladons disait mon père, la balade des enfants de guerre, nos ombres devant nous excessives comme des pensées se tiennent accotées nous sommes quatre sur le chemin étroit nos ombres en éclaireuses sombres devant nous sur le chemin de craie blanche, façon de peindre sur la terre le vieil amour qui nous lie depuis soixante années sous la voix de ma mère tamère.

23L’enfance avec nous, quelle chance dit mon frère d’avoir eu la guerre ses explosions aujourd’hui encore nous explosons d’avoir eu la guerre pour enfance.

24La guerre notre mère étrangère, nous avions la guerre et ses langues pour enfance.

25Dire que la guerre avait toujours donné à ma mère un charme suraigu, elle venait de guerre, la jeune allemande en Algérie, d’une guerre à l’autre d’une rive à l’autre en prenant les langues conquise par les langues qu’elle ne cesse de conquérir. Déjà à dix-neuf ans en arrivant à Strasbourg la petite provinciale allemande d’Osnabrück j’étais la seule à dominer l’orthographe. Dire que la guerre avec un peu de romantisme allemand lui avait donné le goût de prendre les langues étrangères encore aujourd’hui elle apprend aux mots espagnols qui veulent lui échapper à lui obéir, elle nous arrive toujours comme une guerre, elle est elle-même une guerre de quatre-vingt-dix ans.

26“Une vieille valise en carton datant de la guerre, deux pantalons américains usagés” dit Thomas Bernhard aussitôt c’est mon frère, la valise-de-guerre est notre schibboleth, aussitôt j’entends craquer “la Moche” achetée à Dresden en 1919 tout de suite après la guerre sous l’escalier notre vieille valise éculée, je veille sur son antiquité lamentable, elle est le volume vénéré de notre descendance de guerre en guerre jusque sous l’escalier, la survivante exemplaire. A dix-neuf ans je suis partie seule dit-elle moi, avec la valise d’Omi, la petite provinciale fille d’une veuve de guerre sans entourage nombreux. Tous les deux dit ma mère dans la cuisine en hachant la viande à l’allemande c’est-à-dire vite et sec vous n’avez pas hérité mon désir de conquérir le monde, moi je voulais conquérir. Je voulais toujours faire plusieurs choses à la fois le monde étant si grand il fallait l’attaquer de toutes parts quand je faisais de l’espagnol je faisais de l’hébreu en Angleterre. J’aurais créé la possibilité des voyages je voulais me prouver que je pouvais me débrouiller partout seule sans attache. Je suis une femme libre, donne-moi le Brésil je le prends l’Uruguay l’Afrique du Sud l’Australie, mon sac à dos, seule l’Inde lui a échappé, déjà quand j’étais enfant je prenais ma bicyclette et j’allais dans des quartiers que je ne connaissais pas, les quartiers inconnus c’est là que je me sens chez moi, je vais vite, le monde étant très grand il faut aller le voir. Tout le monde des gens est toujours à dix kilomètres derrière moi. Je vois de loin c’est un état d’esprit, j’ai inventé le concept européen quand j’étais au lycée déjà je n’étais pas allemande j’étais paneuropéenne finies les frontières, plus de guerre disais-je c’est parce que tu es juive disent les allemandes nous voulons garder nos caractéristiques allemandes disent-elles alors j’ai dit je croyais que vous étiez des chrétiens partout et tout de suite après j’étais mondiale. Depuis la guerre j’ai refusé d’être allemande ni française les françaises avec leurs fortifiants et leurs petits quartiers à Londres c’est pareil ils ne connaissent que leurs quartiers personne n’habite Londres tu habites Golders Green ou Hampstead, tous des ralentis des rapetisseurs de monde, dans le monde entier les gens restent dans leurs quartiers. En Algérie je me sentais très bien tout ce qui est étrange ça ne me dérange pas, j’aime être ailleurs chez moi dans l’extérieur la Casbah la forêt les ports les ruelles tout me plaisait sauf les grosses glaces que je n’ai jamais pu avaler avec ton père on essayait le soir après le dîner dans les petites rues d’Oran il y avait des chaises dehors on allait partout dehors, pas dedans ni mosquée ni synagogue, les gens ont besoin de s’accrocher à un dieu qui pourtant ne s’intéresse à rien, sauf moi, je suis libre et sans attache. Quand Mireille regarde le football et à son âge de vieille elle crie nous avons gagné! je lui dis: je m’en fous. Mais je suis un cas isolé.

27Cela fait presque soixante ans. Comment nous appeler? En tant qu’enfants âgés ou anciens enfants d’Oran et d’Alger, comment va tamère dit mon frère, le médecin retraité, l’increvable maman. Le temps passe très très près, cela fait presque soixante ans que nous vivons enfants ensemble, le temps finira bien par nous heurter, nous l’appelions Vieille Folle tuterappelles dit mon frère Oran 1942 Vieille Folle criions-nous en tournoyant comme des toupies plutôt mourir que d’avoir jamais dit Vieux Fou de notre père, Vieille Folle hurlions-nous lorsque nous voulions inventer le mal à Oran. Rien ne dit que le temps nous tamponnera plutôt dans une rue de ville sauf la probabilité, elle tombera dit mon frère, chaque jour j’évite les pensées, elles me frôlent je me fends de profil elles foncent sans m’écraser. Mais au milieu de la nuit, c’est l’annonce. J’appris la nouvelle, j’étais en Ville dans le Rêve, le bruit me parvint avant tout le monde – “Eve” disait le communiqué, c’était la voix du Malheur. Je ne sais où ni comment, un attentat, il ne restait plus que mon frère et moi. Aussitôt je cours vers sa maison. Je me souviens de sa recommandation: courir chercher le legs avant que les autorités sachent. Pour une fois je fais tout ce qu’elle veut me dis-je. Ce qui me faisait courir moi-même en vérité c’était le besoin d’être hors de portée de la diffusion de la nouvelle j’étais encore la seule à l’avoir entendue – sauf mon frère personne ne sachant je pouvais maintenir en moi le présent, je luttais avec silence contre l’entrée du verbe avait ou de tout autre imparfait je continue à penser Eve, Eve me dis-je est en soi le prénom du présent, l’essentiel c’est cela garder Eve ma mère au présent, c’est l’imparfait ou le plus-que-parfait qui fait la mort, ma mère utilise toujours le présent allemand de narration, maintenant je l’imite, tant qu’on maintient le présent les choses ne sont pas arrivées, il n’y a pas de raison de laisser le passé faire sa loi, — ma chérie dit mon frère plein de pitié, mais je le repoussai au présent — si en moi ma mère est, si elle reste, je peux la vivre comme d’habitude, comme si nous n’étions séparées que par un de ces continents qu’elle allait explorer (allait au futur), le temps n’est pas autre chose que ce que je vis intérieurement, me dis-je en courant de toutes mes forces vers l’Est de la Ville, ma mère adorée, je l’ai encore toutefois pour le legs c’est autre chose, je suis sa recommandation, tu dois arriver chez moi avant la loi me dit-elle, et prendre au plus tôt tous les vêtements que je voulais sauver miens les vestes, les souliers, je les voyais, les boîtes de conserve tous ces pots et ces couvercles qu’elle a toujours gardés au cas où une autre guerre éclaterait, les albums de photos dis-je mais mon frère ne se souvenait plus où elle les avait cachés sa mémoire fuyait comme d’habitude en distraction, cependant je courais vers la maison menacée par la vitesse de la mauvaise nouvelle. J’étais déchiquetée de douleur mais je voulais gagner du temps encore maman encore maman, et sauver ce lambeau de présent avant de nous rendre tous à la mort. N’allais-je pas la perdre en arrivant chez elle où m’attendraient ses vêtements? Je courais lentement.

28Comment vivre cet après qui viendra à la fin? Lorsque le désastre prendra la place de moi. Ecrirais-je, comment écrirais-je, comment écrirai-je après cet événement qui me précipite hors du temps hors du cœur? Délogée est-ce ce qui lui restera comme seul geste à accomplir? à celle qui ne sera plus moi? Il reste encore trois blocs de papier Leader Price les plus moins chers possibles que ma mère a achetés la semaine dernière, et après? J’écrirai lentement…

29Essayage: — Je suis cacochyme, dit ma mère, qu’est-ce que tu penses de ça? — Ça ne te va pas du tout, dis-je enlève ça. Regarde dans le dictionnaire. Elle regarde. Elle renonce. Dommage. Le mot lui plaisait.

30— Tu as acheté des chemises en coton? dit ma mère en français le sien cadencé d’allemand et sans aucune intonation modalisatrice. Ça va faire plaisir à ta femme. Elle pourra les repasser.

31Le matin ma mère tire sur mon frère à midi elle tire sur moi.

32— Bertold, dit ma mère…

33Cela signifie qu’elle va tirer sur mon frère, elle convoque le peloton allemand, l’oncle Bertold de Köln, le neveu Otto, l’autre Hans, tout le ban allemand.

34— Bertold, dit ma mère… A toujours acheté des chemises qu’on n’avait pas besoin de repasser. Il y a cinquante ans déjà il achetait des chemises il fallait y penser.

35— Mais il refusait de tirer la chasse dit mon frère; et ma mère reconnaît.

36Ma mère ne fait de cadeau à personne en particulier: — C’était Eri ma sœur qui devait tirer la chasse.

37Maintenant Eve va tirer sur Eri.

38— Eri a passé sa vie à ranger la voiture et repasser les chemises de son mari, s’écrie ma mère.

39— Je croyais qu’il avait des chemises qu’on n’avait pas besoin de repasser, dis-je.

40— Ah! oui dit ma mère là j’ai dit “une connerie”.

41Elle s’applique. Le mot “connerie” elle ne l’a jamais dit de toute sa vie. Je le note vite.

42Analyse: seuls les Méditerranéens, surtout les Marseillais de Tarascon comme son amie intime Mireille, celle qui fait et dit toutes les conneries comme il faut selon le modèle classique, se plaisent à enjoliver la réalité. En tant qu’allemande elle-même n’aurait jamais avancé un fait inexact.

43Maintenant elle tire sur moi:

44— J’ai été obligée de dire une con/ne/rie par ta tête. Il n’y a toujours que moi qui ris de mes histoires. Ta tête me coupe le sifflet.

45Je reconnais: — Je ne peux pas rire quand je les entends pour la vingtième fois. Mais tu m’avais dit une chose très drôle, malheureusement je l’ai oubliée.

46— Tu vois, si je ne répète pas vingt fois tu oublies.

47Elle éclate d’un long rire suivi d’un rire qui rit de son rire: — Je pense à moi, la petite vieille en sursis.

48Je ne ris pas. L’oubli de sa phrase m’effraie.

49Avril 2001

Hélène Cixous

Il y a chez Hélène Cixous une urgence voluptueuse; que cette volupté confonde en une même ardeur le corps et la parole ne surprendra que ceux pour qui le verbe est une buée extérieure, indépendante de la chair qui lui donne naissance. Née en 1937 à Oran, Hélène Cixous, professeur de littérature, intitule son premier livre Dedans (Grasset, 1969), et préfigure ainsi cette exploration glorieuse du corps et de la féminité, qui seront la matière de Souffles (Editions des femmes, 1975), de (Editions des femmes, 1979) ou récemment des Rêveries de la femme sauvage (Galilée, 2000). Romancière et essayiste, dramaturge depuis longtemps liée au Théâtre du Soleil, elle entre dans le rythme des mots sauvages, encore à l’état natif, et dont la langue commune garde si peu la saveur. Dans ce texte inédit – un portrait de sa mère, juive allemande, saute-frontières et si douée encore pour la vie –, le débit rapide des mots est une foulée vive et enjouée sur laquelle passe parfois l’ombre de la mort, comme si celle qui est femme, mère et sœur pressentait qu’il lui restait à apprendre à devenir orpheline. Les derniers livres d’Hélène Cixous, Portrait de Jacques Derrida en jeune saint juif et la pièce Rouen, la trentième nuit de mai, ont paru cette année chez Galilée.

Notes

*] Les mots étrangers sont une question de chance.