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Giorgio Agamben. Le pire des régimes.

Giorgio Agamben. Le pire des régimes. Le Monde. March 23, 2002, Translated by Nathalie Castagné.

Tandis qu'un régime qui est de loin le pire qu'on puisse imaginer menace, lors des prochaines élections, de prendre le pouvoir en Italie, une étrange paralysie semble s'être emparée des intelligences. Comme frappées de mutisme, elles restent là à regarder la scène politique, désormais intégralement transformée en spectacle. Le danger est d'autant plus réel que les hommes sans scrupules qui conduisent la course au pouvoir se trouvent face à une société et une culture qui ont déjà, pour leur part, abandonné à la médiocratie le monopole de l'expression, de la parole librement échangée en public, de l'opinion.

Dans les années 1980, alors que les vieilles idéologies vidées de leur substance s'écroulaient les unes après les autres, une nouvelle, et aussi stupide, idéologie de l'entreprise, du marché et de la communication a occupé les espaces laissés libres, empêchant encore une fois qu'ils soient rendus à l'invention et à l'initiative des citoyens. L'occasion de liberté ouverte par la fin du régime ancien s'est ainsi perdue.

Dans cette situation de confusion extrême des idées et des âmes, il faut dire clairement que si le régime, qui, sous l'égide de Berlusconi, risque de s'installer durablement en Italie, est le pire qu'on puisse imaginer, ce n'est pas parce qu'il représenterait la droite contre la gauche, termes qui ont désormais perdu tout sens. Encore moins parce qu'il incarnerait le retour en arrière au lieu du progrès, catégories, celles-là, auxquelles il n'est plus possible aujourd'hui de croire de bonne foi, étant donné leur inadaptation à se saisir des problèmes auxquels l'humanité se trouve confrontée. C'est parce que ce régime a les moyens, en plus de l'intention, d'instaurer la plus étouffante des dictatures médiatiques. Grâce à elle, la falsification systématique de la vérité, du langage et de l'opinion, déjà largement en cours, deviendrait absolue et sans échappatoires ; toute critique serait abolie ; tout, littéralement tout, redeviendrait possible, y compris de nouveaux camps de concentration. Aucune complicité n'est admissible avec les forces qui soutiennent ce projet et les intellectuels qui se sont vendus à elles ne méritent que le mépris. En même temps, nous sommes conscients que, même si ces forces-là sont vaincues, il sera non moins nécessaire de surveiller ses vainqueurs, parce que le germe de la même idéologie est présent parmi eux aussi. Seules la lucidité et l'imagination, dégagées tant des vieilles idéologies que du nouveau credo libéralo-spectaculaire, pourront rendre aux hommes l'espace de leurs cités.

Agamben, Giorgio. "Le pire des régimes." Le Monde March 23, 2002. Available: http://www.lemonde.fr/recherche_resumedoc/1,9687,747335,00.html