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Jean Baudrillard


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Jean Baudrillard - Les ilotes et les élites
Libération, lundi 4 septembre 1995, page 4, REBONDS


Nous vivons dans une réalité politique parfaitement dissociée. D'un côté, la classe politique, micro-société parallèle secrètement en chômage technique, évoluant impunément et vouée semble-t-il à l'unique tâche de se reproduire, dans une confusion endogamique de toutes les tendances - cette alliance incestueuse de la droite et de la gauche n'étant pas sans provoquer toute une pathologie et une dégénérescence caractéristiques de la consanguinité. De l'autre, une société "réelle" de plus en plus déconnectée de la sphère politique. Toutes deux, s'éloignant l'une de l'autre à une vitesse grand V, semblent plus ou moins destinées à dépérir ou à se désagréger chacune dans leur coin - maintenue sous perfusion par le seul cordon ombilical des médias et des sondages. La virtualité, au sens où la volonté politique n'opère plus que sur l'écran mental des télévisions et par sondages interposés, a fait de la fonction et de la scène politiques des vestiges quasiment inutiles. Aucune dialectique, même conflictuelle, ne maintient plus les deux pôles en interaction.

On retrouve d'ailleurs la même situation en économie. D'un côté, des lambeaux de production et d'économie réelle, de l'autre, de gigantesques circulations de capitaux virtuels dont les péripéties - krachs boursiers et autres débâcles financières - n'entraînent même plus l'effondrement des économies réelles, tellement elles sont dissociées l'une de l'autre. Il en est de même pour la sphère politique : les scandales, la corruption, la dégradation générale sont sans conséquences décisives dans une société dissociée où la responsabilité (la possibilité pour les deux parties de se répondre) ne fait plus partie du jeu.

Cette situation paradoxale est donc en quelque sorte bénéfique : elle protège la société civile (ce qu'il en reste) des vicissitudes de la sphère politique comme elle protège l'économie (ce qu'il en reste) des aléas de la Bourse et de la finance internationale. L'immunité de l'une crée l'immunité réciproque de l'autre - une indifférence en miroir. Mieux : la société réelle se désintéresse de la classe politique tout en s'en donnant le spectacle. Ainsi les médias servent-ils enfin à quelque chose et la "société du spectacle" prend tout son sens dans cette ironie féroce : les masses se donnant le spectacle des dysfonctionnements de la représentation à travers les aléas de la corruption de la classe politique. Il ne reste plus à celle-ci que l'obligation de s'autosacrifier pour assurer le spectacle nécessaire au plaisir du peuple. Car si le principe du pouvoir impliquait jadis un risque de mort, le degré zéro du pouvoir, lui, n'implique plus que l'autodafé artificiel. Encore une fois, grâces soient rendues aux politiques, qui nous délivrent de l'obligation fastidieuse de gérer ce lieu vide qu'est devenu le pouvoir - comme il est dévolu à d'autres de gérer l'argent, les affaires, le loisir, la morale, la culture. Toutes tâches superflues heureusement dévolues aux charlatans, aux prédateurs, aux spéculateurs, sans compter les philosophes aux lèvres de cire.

De cette leucémie du politique, l'épisode socialiste aura été la plus belle illustration. La volonté politique étant tombée en friche et la pole position du pouvoir virtuellement vacante (depuis 68 peut-être ?), la gauche s'est précipitée pour le prendre et s'est immédiatement désintégrée dans le vide. (De la même façon, la pole position masculine étant virtuellement inoccupée - le privilège de l'homme ayant disparu -, le féminisme n'a rien de plus pressé que de l'investir et, bien sûr, il tombe dans le piège qu'est le vide du pouvoir lui-même.)

Il faut d'ailleurs féliciter Mitterrand d'avoir accompli une bonne partie du travail : d'avoir assuré, par une sorte de balayage posthume, la corruption en profondeur de tout le système politique, mystifié et balayé toute la gauche divine !

Si la gauche s'est effondrée ainsi bien au-delà de son déclin réel - et avec elle tous les rêves de l'imagination au pouvoir -, ce n'est pas qu'elle soit inapte à celui-ci ou qu'elle ait commis des erreurs fatales (elle n'a malheureusement accumulé que des erreurs banales), mais c'est que, malgré sa décalcification historique avancée, elle n'a pas été capable d'assumer cette indifférence et cette inertie du corps social. Dans un sens, c'est presque à son honneur d'être tombée pour n'avoir pas su, tout en ayant renoncé à son idéal, s'en débarrasser définitivement. La droite, elle, s'identifie spontanément à ce fantôme inerte du corps social et à son ressentiment profond à l'égard du politique. En ce sens, elle est moins politique que transpolitique, c'est-à-dire alignée sur le plus petit commun dénominateur d'une société politiquement désaffectée. C'est donc elle qui tire les fruits de cette désaffection. Mais comme elle est aussi sa perspective politique, les défections de la gauche et de la droite se conjuguent harmonieusement.

Qui a parlé de l'imagination au pouvoir ? Il n'y a jamais d'imagination au pouvoir.

Quant au type d'événements que produit cette société dissociée, l'Europe en est un bon exemple. C'est le type même d'événement contemporain, d'événement sous vide, de fantasmagorie sous vide. L'Europe n'aura eu lieu ni dans la tête, ni dans les rêves, ni dans l'inspiration naturelle de qui que ce soit (du moins dans son projet actuel) sinon dans l'espace somnambulique de la volonté politique, des dossiers, des discours, des programmes et des calculs - et dans la synthèse artificielle de l'opinion qu'est le suffrage universel sévèrement orienté et contrôlé selon l'idéalisme rusé des politiciens et des experts. Telle qu'elle se profile, l'Europe est en quelque sorte un modèle de simulation projeté en pleine désertification sociale - une réalité virtuelle obligatoire, à enfiler comme une combinaison digitale (on nous avait déjà refilé la guerre du Golfe comme une guerre sous vide, à enfiler elle aussi comme une réalité virtuelle).

Nous n'y échapperons pas plus qu'à l'Internet, la monnaie unique ou les chaînes d'aliments congelés. Ces choses-là ont lieu de toute façon, elles suivent leurs cours en dépit de tout sentiment contradictoire. Les décisions continueront de se prendre, circulant parmi les élites, les experts et les stratèges, sans égard à quelque opinion collective. Notre impuissance est totale, malgré ou en fonction même de l'information dont nous sommes saturés. On l'a bien vu au Rwanda : tous les médias disaient clairement où étaient les tueurs, les instigateurs (dont nous étions d'ailleurs), et pourtant l'affaire a suivi son cours. L'information est totale mais sans aucune conséquence. Le consensus, la lâcheté collective trouvent leur alibi dans cette information générale. Celle-ci joue le rôle d'un scalpel séparant à jamais les juntes au pouvoir, dans tous les pays du monde, de toute volonté collective et cicatrisant comme au fer chaud les contradictions qui peuvent en résulter.

Dans cette fracture entre les ilotes et les élites, il est vain et ridicule de déplorer, en se drapant dans les plis de la gauche divine et de son arrogance démocratique, la stupidité des masses victimes des médias et du système électoral, comme on l'a fait récemment encore, dans le cas de l'Italie et de Berlusconi, ou chez nous dans le cas de Le Pen et des municipales. Tout cela témoigne d'une analyse myope et conventionnelle de la raison politique. Au fond, tout se passe comme si les masses "aveugles" avaient une vision plus subtile que les intellectuels "éclairés" : à savoir que le pouvoir est un lieu vide, corrompu, sans espoir, et qu'il faut y mettre en bonne logique des hommes de même profil - vides, bouffons, histrions et charlatans - qui incarnent idéalement la situation. Berlusconi, par exemple...

Le monde politique tel qu'il est correspond au seul "réel" possible, même s'il n'est pas rationnel. Si on veut changer quelque chose, il faut attenter à la réalité tout court, ce qui est une autre affaire. Berlusconi, Le Pen, eux, sont ce qu'ils sont, et toute récrimination contre les masses "irrationnelles" ne procède que d'un illuminisme naïf (aussi rusé que politiquement correct). Cependant, il est tout aussi incontestable que nous ne supportons pas cet état des choses, ni Berlusconi, ni Le Pen, ni la déliquescence actuelle du politique. Il faut donc tenir compte de cette évidence contradictoire que nous avons le système que nous méritons et du fait aussi peu négligeable que nous ne le supportons pas. C'est là une forme de dilemme insoluble. On peut avoir une réaction viscérale, anti-masse, anti-beauf, anti-France profonde. Mais une réaction tout aussi viscérale anti-élite, anti-caste, anti-culture, anti-nomenklature. Faut-il être du côté des masses débiles ou des privilégiés arrogants (surtout lorsqu'ils font allégeance aux masses) ? Il n'y a pas de solution. Nous sommes pris entre deux intégrismes : l'un populiste (ou islamique et fondamentaliste) et l'autre libéral, élitaire, celui de l'universel et de la démocratie forcée. Un fanatisme des Lumières qui ne sait plus au fond à quelles valeurs se vouer et auquel l'autre, l'intégrisme populiste et islamique, sert de cible providentielle. Mais auquel, avec une égale intolérance, il ne reconnaît pas davantage le droit moral et politique d'exister. Les deux opérant sur le même fond d'un nouvel ordre mondial indifférent. Y a-t-il place encore entre les deux pour un usage profane de la liberté ?.


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