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Jean Baudrillard


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Jean Baudrillard - L'impuissance du virtuel
Libération, mardi 6 juin 1995, page 4, REBONDS


Un épisode récent : les étudiants manifestent et bloquent le TGV en gare d'Angoulême. Leur flux s'écoule des deux côtés du train, le long des passagers immobiles derrière leurs vitres fumées. Quelques cris, slogans et vociférations -mais contre qui ? C'est comme s'ils aboyaient à un satellite artificiel. Car le TGV, c'est la réalité virtuelle qui passe, c'est la réalité virtuelle qui traverse la France in vitro -incarnation de l'argent de la vitesse de tout ce qui circule- confrontée à leur monde bien réel de chômeurs en puissance. Confrontation surréaliste de la flèche du temps et d'une jeunesse déjà révolue. Tout ce qu'ils arracheront à la transparence des riches, ce sont ces dix minutes d'immobilité, d'arrêt sur image en quelque sorte, dans le spectacle télévisuel dont ils sont les victimes.

Simple épisode en miniature du clash entre le réel et le virtuel et de ses conséquences fantastiques à l'échelle de la planète : dissociation entre un espace virtuel à très haute fréquence et un espace réel de fréquence nulle. Plus rien de commun entre eux, ni de communication : l'extension inconditionnelle du virtuel (qui n'inclut pas seulement les nouvelles images ou la simulation à distance, mais tout le cyberespace de la géofinance [Ignacio Ramonet] et celui des multimédias et des autoroutes de l'information) cette extension entraîne une désertification sans précédent de l'espace réel et de tout ce qui nous entoure. Il en sera des autoroutes de l'information comme de celles de la circulation. Annulation du paysage, désertification du territoire, abolition des distances réelles. Ce qui n'est encore que physique et géographique dans le cas de nos autoroutes prendra toute sa dimension dans le champ électronique avec l'abolition des distances mentales et le rétrécissement absolu du temps. Tous les courts-circuits (et l'instauration de cet hyperespace planétaire équivaut à un immense court-circuit) créent des électrochocs. Et ce que nous entrevoyons ce n'est plus seulement le désert du travail, le désert du corps que l'information engendrera par sa concentration même. Une sorte de big crunch contemporain du big bang des marchés financiers et des réseaux de l'information. Nous ne sommes qu'à l'aube du processus, mais les déchets et les déserts grandissent déjà beaucoup plus vite que le processus informatique lui-même. Les deux univers, quoique littéralement coupés l'un de l'autre, sont également exponentiels. Mais cette distorsion ne crée pas de situation politique nouvelle, de crise véritable, car la mémoire s'en efface en même temps que le réel. Elle est seulement virtuellement catastrophique.

Une autre perspective catastrophique, que n'entrevoient même pas les champions du virtuel toutes catégories (que ce soit les stratégies occultes de la finance mondiale ou les tenants d'une démocratie universelle de l'information) c'est le phénomène de masse critique. On en connaît les données sur le plan cosmologique : si la masse de l'univers est inférieure à un certain seuil, celui-ci reste en expansion et le big bang se prolonge à l'infini. Si le seuil est dépassé, l'univers implose et se contracte : big crunch là encore. Or, toutes proportions gardées, la sphère de l'information (étant entendu encore une fois par là la circulation orbitale en temps réel aussi bien de l'argent que des images ou des messages) risque bien, dans la perspective du développement infini, de connection universelle de tous les réseaux qu'on nous promet, de connaître une réversion brutale du même genre. Avec les autoroutes de l'information, il semble bien que nous soyons en train de tout faire pour dépasser ce seuil critique. Là où les bons apôtres ne voient que merveilleuse expansion centrifuge, n'allons-nous pas vers une saturation et une densité telles qu'il en résultera une déflation et un effondrement automatique ? Cette éventualité n'est plus celle d'une distorsion entre une sphère ultrasophistiquée, ultraconnectée, et le reste du monde désertifié (le quart-monde informatique) mais une catastrophe interne à cet univers virtuel de pointe, une implosion par outrepassement de la masse critique.

On peut se demander d'ailleurs si nous n'avons pas déjà dépassé ce seuil et si la catastrophe de l'information n'est pas déjà là dans la mesure où la profusion multimédiatique des données s'annule d'elle-même et où le bilan en termes de substance objective de l'information est déjà négatif. Il y a un précédent avec le social : le seuil de la masse sociale critique est déjà largement dépassé avec la profusion des populations, des réseaux de contrôle, de socialisation, de communication, d'interactivité, avec l'extrapolation du tout-social -provoquant dès maintenant l'implosion de la sphère réelle du social et de son concept. Quand tout est social, soudain rien ne l'est plus.

Mais peut-être que derrière cet optimisme technologique délirant, derrière cette incantation messianique du virtuel, nous rêvons justement de ce seuil critique et de cette inversion de phase de la sphère de l'information -à défaut de vivre cet événement considérable, cette implosion générale au niveau de l'univers, nous en aurions la jouissance expérimentale au niveau d'un micro-modèle. Etant donné l'accélération du processus, l'échéance peut en être assez proche. Il faut donc encourager vivement cette surfusion de l'information et de la communication.

En tout état de cause, il reste une hypothèse alternative : c'est que le tableau qu'on nous dresse de la puissance des technologies du virtuel, de la promotion irrésistible de la réalité virtuelle jusqu'à la puissance incontrôlable de ces nouveaux maîtres du monde (le Monde diplomatique de mai 1995) que sont les seigneurs du microsoft et du télécapitalisme, ce tableau tient très largement de l'intoxication médiatique répercutant l'auto-intoxication de ces milieux eux-mêmes (ainsi tout le processus s'alimente en boucle).

De deux choses l'une : ou les jeux sont faits, le monde entier est déjà sous la coupe de cette féodalité technologique qui concentrerait en ses mains toute espèce de pouvoir réel et alors il n'y a plus qu'à disparaître, puisqu'aussi bien nous sommes déjà -dans cette perspective- virtuellement effacés de la carte comme du territoire. Ou bien il n'en est rien et tout cela aussi est virtuel. La puissance du "virtuel" n'est justement que virtuelle. C'est d'ailleurs pourquoi elle peut s'intensifier de façon hallucinante et toujours plus loin du monde dit "réel" perdre elle-même tout principe de réalité. Pour que ces puissances techniques étendent leur empire sur le monde il faudrait qu'elles soient une finalité -il n'y a pas de puissance sans une finalité de la puissance- or elles n'en ont pas. Elles ne peuvent que se transcrire indéfiniment dans leurs propres réseaux, dans leurs propres codes. Même les capitaux spéculatifs ne sortent guère de leur orbite : ils s'amoncellent et ne savent même pas où se perdre dans leur propre vide spéculatif. Quant à la transformation de cette puissance médiatique et informationnelle en pouvoir politique, on a bien vu, dans le cas de Berlusconi, contrairement à la thèse du coup d'Etat médiatique (pour laquelle s'emparer du pouvoir politique n'était plus qu'une formalité, une fois devenu maître de l'économie et de la communication), on a bien vu qu'elle échouait immédiatement. On s'est bien fait peur par une surélévation du pouvoir des médias, alors que les médias sont précisément ce qui déréalise tout pouvoir -pour le meilleur ou pour le pire. C'est une fatalité du virtuel : il ne saurait y avoir une stratégie du virtuel puisqu'il n'y a désormais de stratégie que virtuelle.

Donc il n'y a pas de "maîtres du monde", il n'y a que des maîtres de la transparence et ce n'est pas parce que leur argent, leurs produits et leurs idées traversent sans obstacle les frontières d'un marché mondialisé qu'il faut s'incliner devant cette suprématie du virtuel par ce qui ne serait qu'une forme nouvelle de servitude volontaire.


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